Seule nomination surprise du remaniement, l’entrée de Frédéric Mitterrand à la culture provoque la liesse et les ravissements, à l’UMP comme au PS. Pas vraiment de gauche, un peu royaliste, l’ancien présentateur télé assume un parcours atypique et contradictoire. A l’image de son nouveau patron. Déjà écarté du dossier Hadopi, le neveu de l’unique Président de gauche de la 5ème République semble devoir servir d’homme de paille. Et déstabiliser encore un peu plus le PS. Focus sur un coup de com’ qui dit bien son nom.
Un Mitterrand ministre de Sarkozy. L’occasion était trop belle ! Le président poursuit sa logique bling-bling, strass et paillettes, et offre à son poulain, homme de spectacle et coqueluche des médias, la tête d’un marocain. Il l’avait en effet déjà placé à la villa Médicis, au nez et à la barbe de Benhamou, jugé trop chiraquien.
Frédéric Mitterrand est-il fait pour le rôle, ou s’agit-il d’un « présentateur de télévision qui va être ministre de la culture », comme l’ironise Arnaud Montebourg ? Ni l’un ni l’autre pour Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS, qui voit dans cette manœuvre « un exemple du télescopage politique-société civile ». Car si Frédéric Mitterrand a quelques faits d’arme culturels, quels sont ses compétences politiques ?
Un animal apolitique
Choisir des acteurs de la société civile, des experts métiers, pour assurer des hautes fonctions administratives peut être une stratégie politique. L’ENA ne fait pas l’homme, et Sarkozy s’est déjà employé à recruter en dehors de la prestigieuse école. Pas toujours de manière judicieuse. Ainsi Bernard Laporte n’aura pas fait long feu aux sports. A y regarde de près, ce remaniement, pour ne pas dire ce déménagement, ressemble d’avantage à un jeu de chaises musicales qu’à un véritable changement de cap. MAM quitte l’intérieur pour la justice ; Hortefeux le Travail pour l’Intérieur, après avoir marqué les esprits à l’Immigration ; Luc Chatel passe de l’Industrie à l’Education ; Darcos de l’Education au Travail ; et, plus belle incohérence d’entre toutes, la belle Rama abandonne les Droits de l’homme, secrétaire d’Etat qui disparait, au profit du sport.
Une telle énumération pour prouver, s’il en était encore besoin, la vision qu’a Sarkozy de l’exercice du pouvoir : pour être un bon ministre, il ne s’agit pas d’être un expert du sujet traité, mais bien de s’y connaître en politique ! Un peu comme pour un journaliste, expert de la transmission de l’information, mais pas forcément de tous les thèmes qu’il aborde. La politique est aux yeux du Président un métier, une réelle compétence, réservée à des professionnels aguerris, qui peuvent très bien virevolter d’un portefeuille à l’autre. D’autant plus que le patron à une sérieuse difficulté a déléguer…
Alors pourquoi choisir un béotien de la politique à la culture ?
Pratique pour Hadopi et contre le PS
L’inexpérience politique de Frédéric Mitterrand s’est dévoilée alors qu’il n’était pas encore aux fonctions. En annonçant lui-même sa nomination, la veille de l’annonce officielle du remaniement, il avoue avoir commis « sa première erreur ». Cette innocence pourrait toutefois s’avérer utile : très à l’aise avec les médias, le neveu de « tonton » devait avoir la lourde tâche de faire passer la pilule Hadopi. Avec MAM, fraichement débarqué à la justice, aux manettes des sanctions pénales toquées par le Conseil Constitutionnel. Alors que les rumeurs voient déjà un autre Frédéric (Lefebvre) comme secrétaire d’Etat de Mitterrand chargé du dossier Hadopi. Bref, le minisitre de la culture sera privé d’Hadopi. Au profit d’affaires bien moins sensibles, comme la gestion des suites de la suppression de la publicité sur les chaînes publiques, ou la fusion des filiales de France Télévision…
« Ce n’est pas parce qu’il s’appelle Mitterrand que c’est un coup extraordinaire. On est au niveau des petits coups du cercle politique » témoigne le chercheur Dominique Wolton. Un petit coup qui suffira pour affaiblir un peu plus un PS moribond, qui n’avait pas anticipé la nomination. « Frédéric Mitterrand est une personnalité que j’apprécie » commente Martine Aubry. Avant de rajouter : « Il n’a jamais été socialiste ». Peu importe la véritable étiquette du nouveau ministre. La symbolique de son patronyme est assez forte pour que son entrée dans un gouvernement de Sarkozy sonne le glas du parti des éléphants.
Un homme contradictoire, donc manipulable
A la question posée par les journalistes sur son affiliation politique, prétendument de gauche, Frédéric Mitterrand prend son oncle en exemple : «François Mitterrand, quand il ne voulait pas répondre, ne répondait pas. Je suis pareil». Avant d’oser un étonnant sophisme : «Nicolas Sarkozy a bien été ministre au temps de Mitterrand». Une erreur grossière, puisque Nicolas Sarkozy, responsable du budget de 1993 à 1995, n’était pas ministre de François Mitterrand mais d’Edouard Balladur, cohabitation oblige. Une habile manière pour le passionné de têtes couronnées d’asseoir la toute puissance du petit monarque, à la fois président et chef du gouvernement.
Car c’est bien toute l’ambigüité du personnage qui se révèle dans cette réplique : membre du parti radical de gauche en 1993, il soutint la candidature de Jacques Chirac en 1995. Jusque là, une certaine cohérence, puisque l’ancien Président de la République n’a jamais été autre chose qu’un rad soc. Il nourri une haine pour Jospin et une faiblesse, à l’époque amusante, aujourd’hui dérangeante, pour la monarchie.
On ne s’étonnera pas qu’il ait gagné l’amitié et la confiance du Président-Roi… Une intimité qui débuta en 2008 au cours d’un diner chez Jean D’Ormesson. « Une relation agréable qui continue aujourd’hui », avoue l’ancien présentateur de TF1. En 1988, il avait des mots très durs pour les cadres de la première chaîne, à peine rachetée par un certain Martin Bouygues, un autre intime du Président : « Ils n’aiment ni les Noirs, ni les Arabes, ni les pédés, ni les gens de gauche. Autant dire que je n’avais pas beaucoup d’avenir.» A 62 ans, Frédéric Mitterrand rêvait d’une consécration. Espérons que ce jugement vieux de 20 ans ne s’appliquera pas à sa nouvelle maison…









