Si un jour tu veux être Ministre des sports il faut que tu arrêtes Science-Po et que tu te mettes à réviser ton judo !
Cela faisait des semaines que je m’étais promis de balader un peu la jolie Marie-Béatrice - une jeune-fille bien sous tous rapports, qui est étudiante à Science-Po - dans la Capitale. Provinciale, et même aixoise à part entière, Marie-Béatrice s’est installée à Paris en début d’année. Elle habite un petit studio, rue du Bac, où elle m’invite parfois pour parler d’Edouard Balladur et de Valery Giscard d’Estaing avec une passion ardente. Car, oui, Marie-Béatrice a des goûts comme ça. « Allo petite ? Ça te dirait une visite du Palais Bourbon ? Je vais te sortir un peu… ». La jeune-fille semblait sincèrement contente de pouvoir rompre, par cette diversion mondaine, le cercle vicieux des cours en amphi et des lectures solitaires. Après Science Po, Marie-Béatrice souhaitait préparer le concours de l’ENA, puis devenir secrétaire d’état ou même ministre. Elle n’écartait pas l’idée de faire députée, mairesse, sénatrice, ou capitaine d’industrie. C’est pour cela qu’elle faisait du cheval, et se trouvait invariablement coiffée d’un chignon très stricte.
Il ne me fut pas très difficile d’obtenir une visite guidée de l’Assemblée nationale. J’avais rendu des services « littéraires » à un député communiste de ma région… le quotidien du coin s’était mis en tête d’interroger les hommes politiques sur leurs goûts en matière de livres, et le vieux barbon - qui ne lisait jamais et ne savait peut-être même pas lire - avait eu honte de demander de l’aide à ses collaborateurs directs. Il avait pensé à moi. J’avais donc rempli la fiche de renseignement du journaliste à sa place. Depuis il était connu pour être le seul député communiste au monde à avoir dans sa bibliothèques des livres de Raymond Aron, de Robert Brasillach et de Ronald Reagan. Depuis, sa carrière avait décollé et il me devait bien un petit service. « Salut suppôt de Staline ! Je voudrais sortir une amazone provinciale dans Paris. J’ai pensé à l’Assemblée nationale. C’est une intello, tu vois le genre ! Elle voudrait devenir dictatrice, kaïserine ou pédégère… Je peux passer mardi ?1 J’ai cru comprendre que ce sera la première intervention de ce balourd de David Douillet ? » - « Douillet, tu veux dire le judoka ? » - « Mais nan… l’autre ! »
“Le footing est la prière du matin de l’homme moderne”
La politique n’étant pas à proprement parler un « métier », il est intéressant de connaître les professions de ceux qui nous gouvernent… En dehors des hauts fonctionnaires, qui tiennent le haut du pavé via le formatage énarchique, la plupart des hommes et femmes politiques ont des professions respectables de parfaits notables. Vétérinaire (Gérard Larcher), médecin ORL (Bernard Accoyer), avocat (Arnaud Montebourg/Nicolas Sarkozy), etc. Deux grandes tendances se dégagent au Parlement : beaucoup de médecins à droite, beaucoup d’enseignants à gauche. Des avocats dans tous les camps ! Mais il y a des exceptions à cette respectabilité bourgeoise qui garantit la bonne continuité de nos chères Institutions… depuis fort longtemps déjà les sportifs professionnels sont entrés dans l’arène politique. Les sportifs avec leur éthique en toc pompée sur le baron Coubertin, leur popularité frelatée gagnée sur les podiums médiatiques, et finalement leur bonne bouille de société civile « popu », qui n’en croque pas, qui ne mange pas de ce pain là, qui ne saurait être moins honnête dans le débat politique que dans le 110 m haies.
Naturellement, il arrive que des sportifs prennent la parole pour soutenir une cause ou lutter contre telle ou telle injustice (dans cette catégorie on songe à l’insupportable Lilian Thuram, le « philosophe » des stades de foot, qui soutient Ségolène Royal et agonit Nicolas Sarkozy de critiques morales plus souvent qu’il ne marque de buts)…. mais certains sportifs ont carrément franchi le cap sans retour du scrutin électoral… On se souvient des exploits politiques de Guy Drut, champion d’athlétisme et élu RPR, ministre des sports sous Juppé et mouillé dans l’affaire des marchés publics d’Ile de France. On se souvient (ou plutôt on ne se souvient plus bien) des traces laissées par l’escrimeur Jean-François Lamour dans le marbre de la mémoire collective Républicaine. En dehors de sa très forte prise de poids, consécutive à son entrée en politique, l’ancien champion olympique laisse peu de prise à l’histoire. Quelqu’un aux archives nationales doit conserver le document qui atteste qu’il a un jour été Ministre des sports, mais rien n’est moins certain… Et que dire de Christian Estrosi, notre actuel Ministre chargé de l’industrie, sous étiquette UMP, qui est un ancien champion de motocross ? Ce qui a conduit certains commentateurs taquins à le rebaptiser « Motodidacte », eu égard à son profil avantageux de « self made man ». Ou d’arriviste assoiffé de pouvoir. On vous laisse décider.
Dans le genre sportif baraqué il y a évidemment le judoka du Kremlin, Vladimir Poutine, qui mettrait K.O. un ours polaire sans même y penser, et sans les mains. En remontant un peu dans l’histoire, on découvre que Maurice Herzog, vainqueur de l’Annapurna en 1950, fut ainsi nommé Haut Commissaire puis secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports du général de Gaulle de 1958 en 1965… Quant à Jean Borotra, célèbre champion de tennis, il fut commissaire à l’éducation et aux Sports de 1940 à 1942, sous le gouvernement de Vichy… Roger Bambuck, athlète, 5e de la finale olympique du 100m aux Jeux de Mexico en 1968, fut également « récupéré » par le monde politique et bombardé Secrétaire d’Etat de 1988 à 1991 sous le gouvernement de Michel Rocard. Comme quoi la droite et la gauche sont sur un pied d’égalité dans ce domaine. Ce bon Bambuck. Certainement l’un des seuls ministres de l’histoire de la République noir de peau, avec Rama Yade…. D’autres sportifs se cachent certainement dans les arcanes de l’histoire politique française… à commencer par notre actuel président, Nicolas Sarkzoy, tellement obnubilé par ses joggings quotidiens qu’il arrivera certainement un jour en tête du marathon de New-York ! Hegel a écrit « La lecture du journal est la prière du matin de l’homme moderne ». Nicolas Sarkozy a pensé « Le footing est la prière du matin de l’homme moderne ». Dieu reconnaîtra les siens !
“Tu décroises tes jambes comme une conseillère générale Nouveau Centre tu sais…”
Dans la « salle des quatre colonnes » de l’Assemblée nationale, mon camarade député communiste était en grande discussion avec une journaliste de la chaîne de télé parlementaire. Résonnaient des fragments de phrases étouffées : « Sur la réforme de la taxe professionnelle nous faisons un pas en avant et deux pas en arrière… » « Je fais ce que je dis, et je dis ce que je pense… » « Il n’y a pas de démocratie locale sans consultations directes… » « Vous savez, moi, dans ma commune… ». Pour ce grand jour Marie-Béatrice avait mis un tailleur Chanel pour ressembler le plus possible à une femme politique télévisée, du genre Ségolène Royal ou Simone Veil. « Salut Tchernenko ! » ai-je lancé au parlementaire, surpris en plein concours de langue de bois. Il se dégagea de l’étreinte journalistique pour nous saluer et nous accompagner à nos emplacements dédiés, surplombant l’hémicycle. Nous n’étions pas dans les tribunes réservées au grand public, mais à des bancs réservés à la presse. La première chose qui frappe lorsque l’on entre dans l’arène est sa luminosité. Une lumière diffuse, mais irradiante, émane d’une vaste verrière opaque dominant l’hémicycle.
Le député communiste, qui bavarda avec nous quelques minutes, me confia que le nombre des journalistes était parfaitement inhabituel pour une session aussi ordinaire de questions au gouvernement. « Au moins deux fois plus nombreux que d’habitude ! Deux fois de plus ! Les cons ! » grommela t-il en regardant furtivement Marie-Béatrice, qui savait déjà croiser et dé-croiser ses jambes comme une véritable élue de la République. Mais ce n’était pas un jour comme les autres… Le grand, l’immense, l’incommensurable, l’inénarrable, David Douillet faisait son entrée dans le grand monde. Et là je ne parle pas de son dé-pucelage ou de sa première mobylette… Mais de son entrée dans la cour des grands, des très grands… C’était aujourd’hui presque le « bal des débutantes » pour David Douillet ! Un sportif à l’Assemblée c’est quand même inhabituel. Et un champion olympique, derechef, dont les exploits sont encore frais dans l’esprit des français. C’est un peu comme si un vieux sénateur divers droite des Deux Sèvres, retraité de la Marine Marchande, se lançait à 72 ans dans le sport de haut niveau. C’est pour cela que tout le monde est venu… Pour voir le néophyte se faire croquer par les vieux crocodiles du marigot.
« Tu décroises tes jambes comme une conseillère générale Nouveau Centre tu sais… ». Marie-Béatrice ne releva pas ma remarque, mais rougit un peu quand même. David Douillet, engoncé dans un blazer gigantesque, ressemblait à un jeune-marié dans son costume du dimanche. Voilà ! C’était le mot… il était endimanché le judoka. Il avait mis sa belle cravate de concours et ses boutons de manchette porte bonheur. Enfin, on peut le deviner… L’ambiance était potache sur les bancs de la majorité. Les voisins de Douillet l’encourageaient, lui passaient des petits mots, lui lançaient des sourires amicaux disant « Courage petit ! Tu sais, on est tous passés par là ! » tandis que les bancs de l’opposition bruissaient sournoisement de moqueries étouffées.
“Tous les hommes sont misogynes ! Sauf les tapettes !”
Le collectionneur de « pièces jaunes » était placé à l’avant-dernier rang, mais en bordure de travée, dans le champ des caméras. Il prit la parole pour s’adresser au Ministre de l’industrie Christian Estrosi. Un face à face titanesque. De motodidacte à judodidacte. Sa question - passionnante ! - portait sur les “états généraux de l’industrie”. On aurait pu imaginer un brin d’impertinence, une louche de fantaisie, un subtile déraillement verbal… Non. Douillet la jouait “collectif”. L’Ump c’est comme l’équipe de France de judo : tous solidaires ! Un pour tous et tous pour un ! Estrosi, avec son sourire de représentant de commerce, répondit au jeune député : “La France a besoin de champions comme vous, qui s’engagent !” Ah! Le doux miel de la louange humaine ! Torturé par des crampes d’estomac paralysantes, Douillet avait quand même mauvaise mine. Pas la chiasse, expliqua t-il aux journalistes, mais un “vilain virus”. Pas le trac non plus, pensez donc !
Je n’étais pas mécontent de le voir en vrai, ce sympathique butor des tatamis; cela faisait même longtemps que j’avais envie de mettre une impression visuelle vécue sur une image médiatique. Et quelle image médiatique… Cet homme a quand même collecté des tonnes et des tonnes de “pièces jaunes”. Et pas n’importe comment. Avec Bernadette Chirac ! Réinventant un charity business moisi, et dégoulinant de bons sentiments, judodidacte s’est construit une image de Saint-homme. On ne peut pas vouloir le mal, ni aspirer bassement à la gloire et la richesse, lorsque l’on affiche ainsi son amour des femmes âgées, des enfants malades, des veuves, des “plus démunis” et des orphelins. Le monde de Douillet me fascinait aussi. David Douillet n’a pas de “psychologie”, mais comme tous les sportifs il a un mental. Un mental de gagneur d’ailleurs. Il n’était donc pas simple de comprendre comment les idées et les sentiments naissaient, circulaient et se combinaient dans son cerveau. Depuis la publication de ses mémoires “L’âme du conquérant” en 1998 (tiens, en plus d’un mental il a une âme !) on savait surtout que dans son univers rétro la femme devait rester au foyer. Faisant reposer sa beauferie ordinaire sur le concept bancal de “misogynie rationnelle”, il justifiait longuement que l’homme devait aller chercher la nourriture à la sueur de son front tandis que la femme devait rester à la maison pour cuisiner ladite nourriture et élever les enfants. Les nombreux enfants, que Dieu a voulu, ou la nature. Il écrivait “Pour moi, une femme qui se bat au judo ou dans une autre discipline, ce n’est pas quelque chose de naturel…” Et une femme députée, c’est naturel ou pas ? S’expliquant sur cette misogynie du 19ème siècle il en remettait une couche dans la vulgarité flamboyante : “Tous les hommes sont misogynes ! Sauf les tapettes !” Le “nouveau” Douillet, député, s’annonce très prometteur… S’il assure ce niveau de bêtise sur toute une législature nous allons nous amuser…
« Marie-Béatrice, tu bailles comme une attachée parlementaire Modem ! » La jeune-femme commençait visiblement à se lasser de la rythmique molle de cette morne séance de « questions au gouvernement ». La plupart des journalistes étaient partis après l’intervention de David Douillet. C’est bien pour lui qu’ils étaient venus, qu’ils avaient usé leurs godasses et perdus leur précieux temps. Au fil de la journée les bancs de l’Assemblée Nationale s’étaient aussi clairsemés. La nuit tombait sur le Palais Bourbon, dont la verrière commençait à ne renvoyer qu’une lumière faible qui ne serait bientôt plus que le crépuscule de l’hiver. Dans le taxi Marie se perdait dans les entrelacs d’une rêverie sophistiquée sur son destin doré d’animal politicien. Devinant le train de ses pensées je lui dis : “En tout cas, petite, si un jour tu veux être Ministre des sports il faut que tu arrêtes Science-Po et que tu te mettes à réviser ton judo !” - “Pourquoi ?” me répondit-elle… - “Tu verras bien après les élections régionales”…
Nous étions entrés dans le royaume de la judocratie.








