Categorized | Jeux du cirque

L’Argentine et Le Service Public du Football :
Du Cirque sans Pain ?

Posted on 04 octobre 2009 by Pierre-Emmanuel Levacher

Un fait surprenant s’est déroulé il y a quelques semaines en Argentine sans qu’un seul média français n’en fasse l’écho : A l’encontre de la logique économique internationale, l’Etat argentin a procédé en août dernier à la nationalisation de son football !

animal-politique-cristina-kirchner

Alors qu’en France tous les amateurs du ballon rond - les supporters de Bordeaux en tête - s’exaspèrent de l’impossibilité chronique à voir le match de leurs équipes favorites, trois canaux privés diffusant chaque week-end les matchs de la L l , à savoir Orange, Canal +, et Foot +, de l’autre côté de l’Atlantique, des millions de supporters se réjouissent depuis quelques semaines de pouvoir regarder à leur aise, c’est-à-dire gratuitement, les matchs opposant Boca Juniors, River Plate, Velez Sarfield, Estudiantes de la Plata, etc. Mais c’est également des millions de citoyens qui se posent des questions quant à la capacité de leur gouvernement à traiter les problèmes structurels de leur pays.

La Présidente Christina Kirchner, péroniste de cœur, plastique de corps, s’est en effet chargée de reprendre la main sur les droits de diffusion du football argentin, première manne financière du football de part et d’autre des océans (le Campeonato est divisé en deux championnats l’Apertura et la Clausura, soit 380 matchs par an, NDLR). Et oui, à la Casa Rosada, l’Elysée argentin, le thème du football « les préoccupe beaucoup comme pour les 40 millions d’Argentins ». Les clubs locaux étant pour la plupart en cessation de paiement, l’annulation de la première partie du championnat, envisagée un temps chez les Gauchos, aurait probablement conduit à des évènements pénibles pour un gouvernement déjà très affaibli.

Ballon d’opium

Ce joli coup d’esbroufe politique des « gauchos » locaux a eu tout de même le mérite de sauver la crise économique et religieuse du football argentin. Entre la Chute de Diego avec l’Albiceste (l’équipe nationale est actuellement 5ème de la poule sud-américaine, qualificative pour le Mondial 2010, NDLR), et à défaut de trouver des sorties aux crises, beaucoup moins divertissante, qui ébranle le pays - le remboursement de la dette, le conflit rural, la paupérisation de la population -, la main de fer « bimbo » a su mobiliser l’appareil étatico-médiatique pour livrer gracieusement au peuple son opium. Déversant cette orgie cathodique sur ces électeurs, confortant un modèle démago-péroniste en suspens, Christina et son mari Nestor (l’ex-président de la République, 2003-2007) se sont laissés un peu de répit en perspective des futures élections, et ce malgré la débâcle électorale aux dernières législatives.

Paix sociale

Dans les faits, un accord entre l’AFA (l’Association du Football Argentin, NDLR), à la tête de laquelle le président Julio Grondona, au centre sur la photo, fait figure de « parrain » - qui a pour cette occasion résilié le contrat qui existait depuis 1987 avec la télévision câblée locale (TSC) -, et l’Etat, scellé le 11 août dernier, crée une société d’Etat pour dix ans, avec un apport annuel de 600 millions de pesos argentins de la part du gouvernement. Soit sur dix ans, 6 milliards de pesos, équivalents à plus d’un milliard d’euros. Cette somme considérable est destinée à garantir au près du plus grand nombre, via les canaux de la télévision nationale (principalement Canal 7, dont le signal à travers le pays est inégalement reçu, excepté à travers le câble !), la diffusion des matchs du championnat sans avoir à débourser un seul peso. Elle est surtout vouée à garantir à l’Exécutif un peu de paix sociale dans la continuité des politiques populistes précédentes. « Le football pour tous » ne fait en effet que succéder aux « crédits hypothécaires pour tous » ou aux « automobiles pour tous ».

Populisme

« Ce fait historique » selon les mots d’un président de club (Carlos Babington, le président du Huracán, NDLR), permettra d’injecter dans le championnat le double de l’argent jusqu’alors ramassé par les clubs (de 268 à 600 millions de pesos par an) ! Et même si l’accord précédent était jugé « opaque » par l’ensemble des observateurs, l’investissement engagé par le gouvernement rappelle les heures sombres d’autres nationalisations (Aerolineas Argentinas et Correo, la Poste argentine). L’Etat argentin n’étant pas réputé pour son sens de la gestion budgétaire, les vautours du football peuvent dés lors se frotter les mains avec les deniers publics. Cet accord laisse de surcroît perplexe quand on apprend que cet argent était destiné initialement à un programme d’assistance financière aux Provinces.

Bien qu’il se dise que la vente des services liés à l’obtention de ces droits de diffusion (publicité, vente des droits de diffusion à l’étranger, etc.) permettra de récupérer l’investissement engagé, ce dont les argentins peuvent légitimement douter, ce clientélisme moderne est du pain bénit pour une opposition toujours plus vigoureuse. Dans ces circonstances, il est regrettable que le football en devienne presque une denrée outrageante pour le peuple.

5 Comments For This Post

  1. Karim Says:

    Excellente analyse.
    Dommage que ce championnat de qualité soit victime de la gestion des comptes publics et des conciliations poitiques. Toutefois, entre privation et nationalisation, la gestion du foot français mérite aussi d’évoluer.

    Vive le foot

  2. Willy Gardett Says:

    Oui Karim, vive le foot, mais vive aussi les autres sports, comme la boxe, qui est littéralement boycotté par les grands groupes de diffusion. Le foot est-il d’ailleurs encore un sport, tant il est englué dans des conflits d’intérêts financiers, et même politiques ?
    N’y a t-il pas quelque chose de scandaleux - et de grégaire - à ce que le plus grand évènement de liesse populaire de la fin du XXème siècle soit un 3-0 contre le Brésil ?
    Et c’est un amateur de ballon rond qui parle ;-)

    Quand tu parles d’évolution du foot français, une analyse me vient à l’esprit : le cas Luco, en-dessous de son niveau de Porto depuis son arrivée à marseille, et qui n’arrive pas à percer dans le championnat français ; pourtant, lors e son transfert, il était jugé d’un niveau largement supérieur à celui de la L1. Mais notre championnat, tant décrié et largement moins inondé de gros sous que ses homologues hispaniques ou britanniques, semble toutefois trop physique pour le joueur argentin, adepte du beau jeu et peu à l’aise face aux coups de sécateur qu’il se prend à l’entrée des surfaces.

    Ainsi je te pose la question ; notre championnat est-il décevant parce qu’il n’a pas assez d’argent, ou parce que le style de football pratiqué en France met l’accent sur le physique et non pas sur la technique ?

  3. lebarbumasqué Says:

    petite faute de frappe: albiceleste P-E voyons :-)

  4. lebarbumasqué Says:

    je réagis au petit point idéologique de l’anarchiste de droite dont les oreilles bourdonnent a priori au son de “nationalisation” :-)
    La gestion de l’Etat argentin n’est pas spécialement à ridiculiser depuis les Kirchner que l’on critique aujourd’hui facilement, mais qui ont tout de même sorti l’Argentine du chaos dans lequel elle était plongée au début des années 2000 à cause de la mauvaise gestion de Menem, qui, lui, avait tout privatisé pour des pesos symboliques, des entreprises qui marchaient, selon l’idéologie du FMI: réduire l’Etat même dans des pays où celui-ci est en train de se construire. Voir où en était et où en est YPF (le pétrole argentin aux mains de Repsol espagnol aujourd’hui). Les Kirchner ont sorti le pays de cette impasse en disant simplement non au FMI. Geste très fort et symbolique pour toute l’Amérique Latine (c’était contemporain des non de Morales en Bolivie, etc…), et au-delà pour tous les pays en développement. On pourrait discuter de l’idée de réduire l’Etat à tout crin quand celui-ci existe et est développé, une fois qu’il s’est construit et qu’il a rempli son rôle historique. Est-ce que celui-ci doit finir par s’effacer, la société étant arrivée à une certaine maturité grâce à lui? L’éternel coup de l’échelle que l’on rejette après l’avoir gravi. Mais on est en droit de dire que cette idéologie n’a pas de sens dans des pays et sociétés où l’Etat est encore en train de se construire, où il n’a pas encore rempli sa tâche. C’est absurde de démanteler ce qui essaye à peine et avec peine de se construire.
    Bien que ce ne soit pas absolument neutre, il peut être intéressant de regarder Memoria del saqueo, Mémoire d’un saccage, ça existe en français. Documentaire sorti au cinéma sur la crise argentine du début 2000. Je peux fournir si besoin est :-)

  5. Pierre-Emmanuel Says:

    Bon, Rodrigo, même si je ne porte pas dans mon cœur les Kirchner… je en me suis pas positionné de manière extrême, contrairement à ce que tu suggères! Mais contre une politique démagogique! Comme tout (ultra-)libéral - et je n’étais pas là pour en faire la propagande, je conçois qu’il n’est pas possible de libéraliser la société, au regard des avantages acquis par lés détenteurs des capitaux au travers de l’histoire (les libéraux et anarchistes sont contre le principe de l’héritage!). Par contre, le sport “entertainment” ne peut pas en aucun cas relever du secteur public! Et de surcroit dans les circonstances actuelles…
    Sinon, je vais m’empresser de voir ce documentaire!

Leave a Reply

Advertise Here
Advertise Here