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Migration intramuros pour les sans-papiers de Paris

Posted on 31 juillet 2009 by Willy Gardett

Expulsé de la Bourse du Travail par les “gros bras” de la CGT, les 1200 sans-papiers coordonnés par le CSP 75 ont trouvé refuge dans un local désaffecté d’un ancien centre de sécurité sociale dans le 18ème arrdt de Paris. D’où ils viennent de recevoir une nouvelle décision de justice les sommant de quitter les lieux. Enquête.

Une fillette sans papier brandissant le drapeau du NPA« Y’en a marre de voyager ! » Voilà ce qu’on pouvait entendre, mercredi après-midi, devant la CPAM de la rue Baudelique, après l’annonce de l’ordonnance d’expulsion. Eclatés entre le trottoir du Boulevard du Temple (Bourse du Travail)  et l’occupation du local de la sécu qu’ils doivent quitter, tiraillés entre des collectifs rivaux et des partis politiques prompts à la récupération, quelle route se dessine pour ces 1200 sans papiers ? Animal Politique a enquêté…

Le 29 juillet, la justice prononce l’expulsion des sans-papiers installés depuis 12 jours dans les locaux désaffectés de la CPAM du XVIIIe arrondissement. Le mouvement des sans-papiers représenté par la CSP 75 (Coordination des sans-papiers de Paris), une nouvelle fois remise en cause dans ses modes d’actions et de combat politique, se console avec les 300 dossiers de convocations envoyés au préfet pour un examen particulier. Et annonce sa décision de faire appel.

Il faut dire que le collectif n’en est pas à ses premiers faits d’arme : depuis 1996 et l’occupation de l’église Sainte-Ambroise, la mobilisation autour de la régularisation des immigrés illégaux se structure par à-coups, essoufflée par le blocage des gouvernements successifs, mais portée par la médiatisation d’actions symboliques, comme la grande marche de 2002 entre Marseille et Paris. Le CSP 75 revendique aujourd’hui le leadership sur les collectifs de sans papiers.

Le mouvement des sans papiers divisé

opposition-entre-le-csp-75-et-le-csp-solidaire

Mais depuis l’expulsion musclée des sans papiers de la bourse du travail par le service d’ordre de la CGT le 24 juin, le mouvement s’est divisé : d’un côté le CSP 75 s’autoproclame « Ministère de la Régularisation » et accapare la légitimité du combat. De l’autre côté une centaine de sans papiers décident de rester sur le trottoir de la Bourse pour fonder le CSP solidaire. Motif de la division : le CSP 75 aurait inscrit des sans papiers absents du combat de la Bourse du Travail sur les listes des 300 dossiers de convocation. Privant les sans papiers du CSP solidaire d’une chance de régularisation. Une critique rejetée par Sissoko, le coordinateur du CSP 75 : « Nous avons privilégiés les plus anciens de la bourse du Travail, qui sont arrivés il y a plus d’un an (le 2 mai 2008, NDLR). Les 104 sans papiers du CSP solidaires ne sont là que depuis un mois ».

Deux stratégies pour un même objectif : des papiers

Tout oppose ces deux lieux de revendication, des conditions matérielles de leurs militants à leur stratégie de combat.

CSP solidaire : La clochardisation

les-matelas-entasses-devant-la-bourse-du-travailA la bourse, la précarité ostentatoire vise à dénoncer au grand jour la réalité des travailleurs sans papiers. Allongés sur des matelas de fortune, les sans-papiers semblent épuisés et en mauvaise santé. Deux délégués assurent à eux seuls l’organisation de ce camp regroupant 104 personnes. Aucun d’entre eux n’acceptera de répondre à nos questions. Pas même le coordinateur.

La précarisation devient une véritable stratégie de régularisation : « Nous ne voulons pas enfreindre la loi et squatter un lieu qui ne nous appartient pas, nous explique Papy, un soutien anarchiste français qui attend ses papiers… Maliens ! Sur le trottoir, chacun peut constater de l’inhumanité des conditions de vie de ces sans-papiers. »


CSP 75 : La communication

dans-le-18eme-le-csp-75-organise-un-veritable-lieu-de-vie1Côté CSP 75, 60 délégués forment l’assemblée représentative d’un millier de sans papiers qui occupent, illégalement, un lieu fermé (la CPAM de la rue Baudelique). Les partis ou associations politiques se sont mobilisés, des Verts à ATTAC en passant par le Front de gauche. Sans oublier le NPA, omniprésent. Leurs conditions de vie semblent beaucoup plus décentes que celles de leurs homologues restés à la Bourse. Leur mode de fonctionnement est lui aussi très différent : les délégués sont force de proposition ; ils représentent les intérêts du peuple(les sans papier), et votent pour prendre une décision. Au-dessus des délégués du Ministère de la régularisation, deux hommes : Djibril le porte parole, et surtout Sissoko, le coordinateur. Le leader ? « Non, pas le leader », nous répond dans un éclat de rire Sossé, une déléguée qui a ses papiers en règle. « Plutôt coordinateur. Enfin, c’est vrai qu’il en fait beaucoup, il est très occupé », nous confie-t-elle avec un sourire un brin ironique.

un-sans-papier-fait-sa-priere-dans-le-ministere-de-la-regularisation-du-csp-75Les autres sans papiers sont soigneusement contrôlés. « On a dit que les sans papiers ne parlaient pas aux caméras » lâche Evelyne, une déléguée régularisée, à un sans papier qui nous expliquait payer ses impôts depuis 10 ans sans pouvoir obtenir de papiers en règle.

La vraie différence entre les deux collectifs se situe donc sur leur organisation, liée à la nature de leurs soutiens politiques, anarchiste pour le CSP solidaire, d’extrême gauche pour le CSP 75. Les moyens de lutte sont donc corrélés à cette politisation des collectifs. Mais la politique n’est en aucun cas une idéologie pour ces sans papiers ; seulement un moyen d’obtenir plus rapidement une régularisation. La preuve : ce délégué du CSP 75 qui nous confie préférer Sarkozy à Ségolène Royal. « Il est au pouvoir, c’est lui qui décide, pas elle », nous explique-t-il en réponse à notre surprise.


L’annonce de l’ordonnance d’expulsion : Sissoko ministre de la régularisation dans le gouvernement du NPA (Voir la vidéo)


sissoko-en-train-danoncer-la-decision-dexpulsionQuand la décision de justice tombe, hier à 16 heures rue Baudelique, Sissoko, en parfait professionnel de la communication, accorde une brève interview aux médias sur place avant de fendre la foule pour l’annoncer à tous les sans-papiers : « On fait appel dès demain. L’expulsion ne concerne que Sissoko et Gibril. Donc les autres sans papiers ne sont pas concernés ».

On comprend mieux le rôle protecteur des délégués régularisés comme Sissoko, agent à la mairie de Paris, et qui prend sur lui les conséquences judiciaires des actions du collectif. C’est d’ailleurs toute la logique du CSP 75 : créer une micro société avec des représentants qualifiés pour servir l’intérêt général.

alain-krivine-au-minstere-de-la-regularisationLes drapeaux rouges siglés « NPA » sont brandis fièrement par les sans papier. On verra même plusieurs enfants s’amuser à battre haut et fort le pavillon anti capitaliste. Le seul drapeau hissé par le collectif. « Tout ceux qui se disent de gauche, anti racistes, démocrates devraient être présents » lâche Alain Krivine, trop heureux d’être le seul représentant politique d’envergure lors de l’annonce de l’expulsion.

Mais cette démonstration médiatique et politique n’est pas au goût de tous. Pendant que Sissoko annonce à la foule la mauvaise nouvelle. A nos côtés, un sans papier, très déçu, finit par lâcher : « Ca l’amuse. A force de parler avec les responsables politiques, il va finir par nous oublier. »

Les sans papier récupérés par les délégués, eux-mêmes récupérés par les partis politiques : une poupée russe qui pourrait, à terme, éloigner les leaders de la base. Et cantonner les sans papier au statut de travailleurs illégaux qui paient leurs impôts. Une forme « d’esclavage moderne », dénoncée en ces termes par les sans papier. « Un combat sans fin que nous ne gagnerons jamais » pour les délégués.

La colère légitime face à la raison pragmatique.

Willy Gardett

Sébastien Claeys

Montage : Clémence Le Prévost

4 Comments For This Post

  1. emmanuel Says:

    Bonne enquête, ça rappelle un peu le boulot du PCF dans les banlieues rouges il y a quelques années : récupérer la dynamique des revendications mais étouffer les portes-paroles étrangers à l’intelligentsia du parti …
    Est-ce que les sans-papiers sont eux aussi en train d’assister à cette mise en scène de leur pauvreté en vain ? Pendant ce temps, un peu plus haut, on attend que les dissensions internes se creusent et on se frotte les mains.

  2. LN Says:

    Rappeler des évidences, dans le cas des sans papiers, a tendance a serrer le coeur : entendre “on en a marre de voyager” remet les pendules à l’heure, la véritable précarité ça peut être aussi l’incertitude, la peur du lendemain, ne pas pouvoir envisager l’avenir, être suspendu à des décisions sans aucun rapport avec les personnes qu’elles concernent. Car ces personnes, venues travailler, trouver une éducation pour leurs enfants, nourrir une famille, doivent légèrement se foutre de savoir qui de la CGT ou du NPA sera le mieux mis en avant à travers eux… mais le plus grand scandale se trouve sans doute aussi dans le silence gêné des grands partis pour qui le seul enjeu est l’accession au pouvoir : donc lustrage de poil du plus grand nombre d’électeurs,et surtout aucune prise de position sur un sujet aussi épineux que les sans papiers, consensus mou, hypocrisie tous azimuts… !

  3. Pseudanonyme Says:

    Cet article est intéressant mais il y a deux ou trois choses qui m’ont choquées : D’abord l’article dépeint les sans-papiers comme des personnes qui se servent des (rares) aides qui leur sont apportées pour faire avancer leur combat sans avoir la moindre conscience politique. Il y en a même un qu’on nous présente comme “préférant Sarkozy à Royal” (bien que je puisse tout à fait comprendre qu’on n’aime pas Royal -j’ai cependant plus de mal à comprendre que Sarkozy puisse être apprécié), simplement parce qu’il a dit “Il est au pouvoir, c’est lui qui décide, pas elle” alors que sans préférer Sarkozy, il est logique de s’adresser à lui puisqu’il est au pouvoir et a la capacité de faire immédiatement cesser le cauchemar qu’il nous inflige et d’expliquer ainsi pourquoi on s’adresse à Sarkozy plutôt qu’à Royal, Buffet, Melenchon, Besancenot, etc… L’interprétation selon laquelle il s’agirait d’une préférence est un peu trop rapide et orienté, je trouve. Mais surtout, elle trahit complètement le propos de la personne qui a été citée.

    Par ailleurs, les dés sont pippés dans cet article. Si les personnalités politiques et leurs partis s’engagent aux côtés des sans papiers, c’est de la récup’ mais s’ils ne le faisaient pas, on se servirait de cela contre eux en disant qu’ils se désintéressent du sort des sans papiers alors que ces partis se disent de gauche et devraient donc se montrer présent sur le terrain social. Par ailleurs, il est logique que, lorsqu’on a des convictions de gauche / anarchistes, que l’on soit scandalisés par la politique de l’immigration menée par la France, et si l’on fait partie d’un parti politique, si l’on est médiatisé, et que l’on pense qu’utiliser cette particularité permettrait d’assurer une meilleure couverture médiatique à ce combat et donc d’accroître les chances de le remporter un jour, ce n’est pas forcément de la récup’ mais une arme supplémentaire, une chance, un atout stratégique apportés à ce combat qui en a bien besoin.

    L’article ne parle pas non plus de toutes les personnes, les associations, les comités, etc. à l’idéal de gauche (j’inclus les anarchistes) qui se mobilisent depuis plus de 10 ans aux côtés des sans papiers. Il est logique, quand on a une sensibilité de gauche d’être aux côté des sans papiers dans leurs combats. On n’a jamais vu des gens de droite défendre les sans papiers !

    Donc je trouve cet article intéressant mais bancal et peut-être un peu orienté vers la droite.

  4. Willy Gardett Says:

    Cher Pseudanony,

    Tout d’abord, merci pour votre commentaire !
    Quelques éléments de réponse :
    - Nous nous sommes rendu compte au cours de notre enquête que même au sein d’un combat aussi vertueux que celui des sans papiers, il existait tout de même des luttes intestines pour obtenir d’avantage de pouvoir, et qui furent à l’origine de la division du collectif sans papiers 75 (csp 75) en deux collectifs : le csp 75 et le csp solidaire.
    - Ensuite, sans critiquer ou condamner les partis politiques qui soutenaient ce combat, nous avons réalisé que le choix d’une stratégie de régularisation conditionnait le type de soutien politique (clochardisation pour le csp solidaire sur le trottoir de la bourse du travail = quelques anarchistes anonymes ; communication dans les locaux désaffectés de la CPAM du 18ème rebaptisé Ministère de la Régularisation = présence du NPA, des Verts, du Front de gauche, d’Attac…)
    - Enfin, sur la préférence du sans papier interrogé pour Nicolas Sarkozy versus Ségolène Royal, vous avez tout à fait raison sur les motivations de son choix : il s’agit d’une décision pragmatique, Sarkozy étant aux manettes. Toutefois, le sans papier justifiait son choix en nous relatant un épisode qui l’avait choqué, Ségolène Royal s’étant rendu à la Bourse du travail mais étant restée à l’écart, malgré les appels de sans papiers désirant s’entretenir avec elle. Le sans papier interrogé concluait ainsi : “Sarkozy serait venu nous parler, lui. Il n’aurait pas eu peur”.
    Cette déclaration n’implique bien évidemment pas une préférence pour la politique d’immigration de l’UMP par rapport à celle du PS, mais plutôt la réalité du combat des sans papier qui, loin de se questionner sur leurs orientations politiques, cherchent uniquement à faire avancer leur régularisation. Ils nous rappellent ainsi que la politique n’est pas qu’une histoire de parti, mais avant tout une histoire d’hommes.

    Au plaisir de vous retrouver sur Animal Politique !
    @Pseudanonyme

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