“Faible et décevant pour Fabius” ; “un discours qui prend toute la mesure de la crise” pour Bertrand. Dans son contenu, le monologue de Nicolas Sarkozy n’a pas surpris. En alternant les banalités indigentes et les promesses électorales dans une syntaxe plus qu’imparfaite, le chef de l’Etat a pondu un discours de campagne. Qui n’apprend rien de nouveau sur la politique de gouvernement. C’est bien le contexte _ historique _ qui fait de cette bafouille inutile un événement : pour la première fois depuis 1848, un président s’est exprimé devant le Parlement. A Versailles. Le produit marketing du suffrage universel est désormais le seul à gouverner, puisqu’il supplante toutes les prérogatives du chef de Matignon, François Fillon, à qui il devrait revenir le rôle dans l’exécutif d’interlocuteur du législatif. Sous le couvert, populiste, de renforcer le pouvoir du Parlement, Nicolas Sarkozy a profondément modifié nos institutions par sa réforme de la constitution.

Parler pour ne rien dire…
L’épaule droite penchée, la tête baissée sur son texte, le Président a martelé annonces et autres jugements de valeur déjà entendus, dans la presse et par les français. Plus de prisons, moins d’hôpitaux et de personnel soignant, moins de fonctionnaires. Oui à la réforme des universités, non à la taxe professionnelle. Oui à la taxe carbone, non à la hausse des impôts. Et, bien évidemment, le soutien à sa versaillaise de ministre Christine Albanel et à sa loi Hadopi, avec un sonore “j’irai jusqu’au bout”. Sarkozy n’écoute pas plus le Conseil Constitutionnel que le Parlement.
Seule nouvelle information, la prise de position de l’Elysée sur la Burqa : “[Elle] ne sera pas la bienvenue dans notre République française. Le Parlement a souhaité se saisir de cette question, c’est la meilleure façon de procéder.” Vaseux sur la crise et le déficit, pugnace sur l’immigration et la promotion des “valeurs” françaises, le chef de l’Etat n’a rien annoncé. Alors pourquoi dépenser 500 000 Euro pour ne rien dire de plus ?
Un fait historique
Car c’est bien ce qu’à coûté le discours de Sarkozy à Versailles devant le Congrès et la presse réunis. Un caprice ? Plutôt une décision mûrement réfléchie, car elle remet en question le modèle de la 5ème République, dans laquelle l’exécutif à toujours régné en maître, mais en duo, avec un chef de gouvernement, le Premier Ministre, et un chef de l’Etat, le Président de la République. Avec l’élection de la plus haute fonction au suffrage universel, le régime était la proie des populistes, capables de séduire le peuple, mais aussi de s’accaparer tous les pouvoirs une fois élu. Et, de façon moins tragique et plus concrète, le bicéphalisme de l’exécutif était le moyen de confier les affaires à un homme plus discret, moins charismatique, mais souvent plus rigoureux et plus compétent. François Fillon incarne le rôle, à ceci prêt qu’il n’a plus, désormais, la main mise sur une quelconque forme de gouvernance. Face au Parlement , Nicolas Sarkozy s’arroge les fonctions de son Premier ministre.
Une presse bien pressée…
Loin de souligner l’importance, politique et historique, de l’événement,
les éditorialistes concluent, dans une quasie majorité, sur la légitimité du Président. Et s’empressent de commenter les paroles déjà entendues, analysées, relayées… Sans s’interroger sur les réelles motivations du rétheur. Si Sarkozy avait utilisé cette tribune pour annoncer une nouvelle politique ou même en temps de crise profonde (guerre civile, attaque extérieure, pandémie, crise économique ?), il aurait été dans sa fonction. Mais là, il n’a rien dit.
Sarkozy lucide
Le Président voulait juste être là, pour asseoir un véritable changement dans nos institutions. Il le dit lui-même : “J’ai conscience d’inaugurer un changement profond dans nos traditions républicaines. C’est un moment important, je l’aborde avec gravité, avec humilité, tant la situation que nous vivons est sans précédent.” Réunis le matin à Versailles, quelques heures avant l’arrivée du chef de l’Etat, les parlementaires ont modifé à la hâte notre constitution pour permettre au Préisdent de se tenir devant les représentants du peuple. Une modification sitôt envoyée au Conseil Constitutionnel pour validation. Si les commentateurs ont tendance à minimiser l’impact d’une telle entaille dans nos institutions, le Président a bien conscience de modifier l’équilibre de notre République.
Les risques d’une hyperprésidentialisation à l’américaine
Pour beaucoup d’analystes, Sarkozy permet au régime d’évoluer, dde marcher avec son temps, en accordant, comme aux Etats-Unis, d’avantage d’importance à la fonction de Président. Mais la constitution américaine n’est pas identique à la notre. Les USA sont un pays fédéral qui dospose de forts contre-pouvoirs, comme la cour suprême, le Congrès ou la presse. La France est au contraire un Etat jacobin, centralisé, au sein duquel l’exécutif écrase déjà de sa superbe les deux autres pouvoirs. Une présidentialisation du régime reviendrait à donner tous les pouvoirs à un seul, qui plus est élu au suffrage universel, et rentrant dans des logiques de séduction et de démagogie qui ne conviennent pas à l’exercice serein du pouvoir.
Accroître les pouvoirs du Président revient paradoxalement à diminuer le pouvoir du peuple. Car s’il est élu au suffrage universel, le chef de l’Etat, dans l’exercice de ses fonctions, s’entoure de conseillers spéciaux qui ne sont jamais passés par la case électorale. Guaino et Guéant ne pourront jamais remplacer le Parlement. Après la
ploutocratie, première partie du mandat de Sarkozy, la phase 2 peut commencer : bienvenu en
autocratie !