Comment mobiliser les électeurs UMP pour le scrutin européen de dimanche prochain ? La recette est simple : versez un discours bien senti sur l’insécurité, rajoutez une couche médiatique sur les derniers faits divers, sans oublier la cerise sur la gâteau : le spectre d’une possible intégration de la Turquie dans l’UE, et le tour est joué ! Mais surtout, surtout, pas un mot sur la politique européenne ! Trop indigeste…
“Gagner la guerre contre la délinquance”… Voilà comment le maire de Nice, Christian Estrosi, se représente les objectifs de la politique intérieure du gouvernement ! Il faut dire que le discours prononcé par le Président jeudi 28 mai listait tous les vieux poncifs qui ont permis à l’UMP de gagner en 2007… Comme un gimmick, un vieux tic qui reprend Sarko à la veille de chaque élection. Après “diviser pour mieux régner” (merci la politique d’ouverture), voici le fameux “effrayer pour régner plus longtemps”.
Sarkozy est un battant. Contre l’angélisme”, “la dictature des bons sentiments” et “la pensée unique” selon laquelle “la misère engendre naturellement la criminalité”. Un beau combat ! Car pour le natif de Neuilly, la vérité est simple : “la délinquance ne procède que très rarement de la souffrance sociale. Elle résulte simplement de l’attrait de l’argent facile”. Une superbe rhétorique livrée à l’Elysée hier après-midi (jeudi 28, NDLR). Et qui rappelle, dans sa géniale fulgurance, les brillants passages du même auteur sur la pédophilie, l’Afrique, ou le rôle de l’Eglise dans notre société. Fini le politiquement correct ! Grâce à l’UMP, on ne fait plus de politique, on assène des erreurs toute faites…
Contre les idées reçues ou contre les idées… tout court ?
Certains illuminés de gauche (surement des chercheurs qui ont vu de la lumière) s’imaginent que la pédophilie est la conséquence d’une psychose liée à l’éducation ; que l’Afrique est dans une situation précaire à cause des multiples pillages liés à la colonisation ; que l’instituteur, dans une République laïque, est le garant de la transmission des valeurs ; et que la délinquance est le fruit d’une situation sociale et économique inégalitaire. Avec Sarkozy, ces “dictateurs de bons sentiments” n’ont qu’à bien se tenir ! La vérité est plus simple, et c’est notre « petit » père du peuple français qui nous la livre, toute chaude.
Rappel des faits
- La pédophilie : c’est innée, génétique. On nait avec. Un coup de ciseau là ou ça fait mal, et on en parle plus ! (cf l’entretien de Nicolas Sarkozy et de Michel Onfray dans Philo Mag, mai 2007).
- L’Afrique : « Jamais l’homme [africain, NDLR] ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. » No comment…
- L’Eglise : “L’instituteur ne pourra jamais remplacer le prêtre ou le pasteur dans la transmission des valeurs.” Depuis, Sarkozy a tenté de minimiser l’impact de cette phrase, qui remet en cause les fondements de notre laïcité. Pourtant, une autre partie du discours, moins célèbre, vient de se transformer en décret : la reconnaissance par la République de la “valeur des diplômes délivrés par les établissements d’enseignement supérieur catholique.” Décryptage : L’Eglise catholique pourra désormais délivrer des diplômes reconnus comme l’équivalent des baccaulérats, licence et autre masters. Conséquence : la fin du monopole des diplômes qu’avait l’Etat depuis 1880, mais aussi l’esprit de l’article 2 de la loi de 1905. (Cf l’article de Caroline Fourrest, Quand le prêtre formera l’institueur.)
- La délinquance : “Elle ne procède que très rarement de la souffrance sociale. Elle résulte simplement de l’attrait de l’argent facile”.Contrairement aux apparences, l’éternel ministre de l’intérieur ne parle pas de la délinquance financière… Mais bien de celle des « quartiers », de la toute petite délinquance (qui commence parfois dès 6 ans !), jusqu’au crime organisé, par les médias, en véritable guerre civile.
Sarkozy en campagne autre qu’à la ville…
Le président l’avoue : la délinquance a augmenté depuis mars. Seulement depuis mars ? Le rapport de l’OND (Observatoire national de la Délinquance) de février dernier pointait déjà cette augmentation. (Cf un précédent article d’Animal Politique sur ce sujet : Crise financière / insécurité : une crise chasse l’autre). Mais les chiffres n’avaient pas été interprétés dans ce sens, bien au contraire… On communiquait à l’époque sur le succès de la politique sécuritaire menée depuis 6 ans par le premier flic de France. Car seules les atteintes aux biens avaient diminué, et non celles aux personnes.
Pourquoi choisir la veille d’élections européennes pour sortir l’épouvantail sécuritaire ? Une thématique très nationale, pour ne pas dire le mot en isme… Seraient-ce les deux faits divers (une jeune prof poignardée et un camion de police canardé), intervenus coup sur coup, qui auraient réveillé la “sécurit aigüe” de notre Président de l’intérieur ? Car l’état d’esprit de Sarkozy était tout autre la semaine dernière : il reprocha même à MAM de communiquer sur la recru d’essence du trafic de drogue à la Courneuve, que la très inspirée Ministre honoraire avait qualifié de “supermarché de la dop”.
A une semaine du scrutin européen, le Président expose ses mesures de politique intérieure, comme l’autorisation de la fouille des cartables par les équipes de direction des établissements scolaires, ou le renforcement des équipes de sécurité en Seine-Saint-Denis. Cohn-Bendit résume habillement : Dans la campagne UMP pour le scrutin du 7 juin, “il y a deux chiffons rouges : la Turquie et la délinquance. Et on veut faire des voix avec ça, c’est le degré zéro de la politique”.
Elu en 2007 sur son programme identitaire et sécuritaire, tout droit inspiré de l’échec des partis démocratiques au premier tour de 2002, Sarkozy applique inlassablement la même recette. Les français, comme la majorité des européens, se désintéressent des européennes ? Qu’à cela ne tienne ! On remet le couvert de l’insécurité et, tel un réflexe pavlovien, la meute prend peur. Et va voter.
Pourquoi l’UMP va l’emporter le 7 juin
Si les électeurs n’ont pas saisi que leur destin ne se joue plus à Paris mais à Bruxelles ou à Strasbourg, ils ont en revanche bien identifié la stratégie sarkozyste du tout sécuritaire. A la question “A quelques jours des européennes, Nicolas Sarkozy se sert-il du thème de l’insécurité”, 72 % des français répondent “oui”.
Alors pourquoi l’UMP va-t-il l’emporter le 7 juin prochain ? Tout d’abord grâce à une abstention record, évaluée par les sondages à plus de 60%, et qui va protéger le gouvernement d’un vote sanction. Une abstention explicable par une sous-médiatisation des enjeux de l’élection, la presse, en crise, ne parvenant pas à “vendre” des couvertures sur l’Europe. Ensuite parce que l’Elysée surfe encore sur la présidence française de l’UE, survalorisée par des médias trop heureux de pouvoir parler d’Europe. Avec la garantie du bankable Sarkozy pour vendre les feuilles de choux !
Le président semble bénéficier, depuis son élection, d’un phénomène psychologique bien connu : la cohérence de la décision. Même si les électeurs de l’UMP sont devenus, pour la plupart, antisarkozistes, ils continuent à soutenir et à voter pour le parti majoritaire. Quand bien même le personnage et la politique menée leur déplait. Afin d’éviter cette prise de conscience : ni de droite ni de gauche, Sarkozy est populiste et populaire, sans idéologie, férocement pragmatique. Car s’il risque bien de tuer le PS, ce ne sera pas sans la disparition de la droite telle qu’on l’entendait dans la Cinquième République. A suivre…








