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A qui sert l’université ?

Posted on 20 February 2009 by Willy Gardett

ascenceur-socialL’université française, presque gratuite et non sélective, serait le symbole de nos valeurs républicaines, assurant l’égalité des chances et l’ascension sociale. Pourtant, seulement 11 % d’enfants d’ouvriers atteignent la première année de licence. En pleine réforme de l’enseignement supérieur, retour sur un miroir aux alouettes.

Trop souvent, l’université se confond avec la recherche. Pourtant, seule une infime minorité d’étudiants du premier cycle deviennent chercheurs. La plupart finissent dans le privé, pour ne pas dire au chômage… Car le paradoxe de l’université française tient dans son apparente promotion de l’ascenseur social : tout se passe comme si cet ascenseur pouvait accueillir un nombre infini de postulants au rez-de-chaussée (Niveau licence 1) mais se trouvait dans l’incapacité de les faire monter à l’étage de leur choix, sa charge étant trop lourde en comparaison avec sa structure. Ainsi, les trois quarts des étudiants de premier cycle sortent de l’ascenseur pour permettre au quart restant d’atteindre le 5ème étage, le fameux Bac + 5.

L’université doit-elle former ou instruire ?

Le 5ème étage est quant à lui divisé en deux espaces : le premier intitulé recherche, n’offre aucune compétitivité sur le marché du travail. En effet, un master recherche, sans le précieux sésame de l’agrégation, ne sert à rien. Et l’agrégation n’est pas censée être un diplôme de recherche, mais un diplôme très sélectif donnant accès à un poste d’enseignant dans le supérieur. Au-delà de cette absurdité, le seul moyen pour sortir de l’université avec de bonnes chances de trouver un emploi est la licence ou le master professionnalisant, qui permettent aux étudiants de compléter leur savoir théorique d’un savoir pratique dispensé par des acteurs du milieu professionnel concerné. La logique est identique à celle des écoles privées : enseignement d’un métier, et non pas seulement d’une discipline abstraite, constitution d’un réseau pour donner plus de chance à sa future recherche d’emploi, valorisation du cursus sur le marché du travail…

Souvent développés par des directeurs d’université de droite, ce modèle promeut, dans certaines limites, la dimension sociale d’intégration dans le marché du travail de l’Université. Il permet à des étudiants triés sur le volet de pouvoir se former efficacement sans passer par le formatage et le gouffre financier que représentent les écoles privées de commerce ou d’ingénieur. Bien évidemment, cette carte de visite n’est pas accessible à tous, le nombre de places étant très limité. La plupart des étudiants qui y participent sont passés par des classes préparatoires très sélectives.

Si 12 % des étudiants de licence sont des enfants d’ouvriers, ils ne sont plus que 7 % en Master, et 4 % en Doctorat.

La course à l’échec

sarkozy_education_nationale_mammouthSi 12 % des étudiants de licence sont des enfants d’ouvriers, ils ne sont plus que 7 % en Master, et 4 % en Doctorat. Car l’université, sous couvert d’ouverture tous azimut, écrème chaque année ses bêtes à concours. C’est le principe de l’entonnoir : un amphi de 1000 inscrits en 1ère année se transforme en cinquième année (Master 2 professionnalisant) en une classe d’une vingtaine d’élus. Que sont devenus les 980 brebis égarées ? Les plus débrouillards – pour ne pas dire les plus riches – auront passé un concours d’entrée niveau licence dans une école privée. Les plus brillants – pour ne pas dire les plus scolaires – tenteront leur chance dans l’enseignement, en s’inscrivant au CAPES ou à l’agrégation, dont le nombre de places diminue chaque année comme neige au soleil, restriction du nombre de fonctionnaires oblige. Enfin, les plus hésitants – pour ne pas dire les plus pauvre – se retrouvent sur le marché du travail, sans formation, avec pour tout niveau d’étude trois premières années de licence, dans trois disciplines différentes, dont aucune validée.

Partis-pris idéologiques

Quitte à choquer certains gauchistes tarama, qui s’opposent systématiquement dans un réflexe pavlovien, la réforme du gouvernement Pécrèsse va dans le bon sens. Mais les moyens mis en oeuvre ne sont pas les bons.

L’autonomie des universités, si elle a pour but de rapprocher les facultés des réalités du monde du travail, n’aura pour finalité que de développer les filières économiques et technologiques, valorisable en l’état sur le marché. Puisque les principaux investisseurs de l’université seront les entreprises de la région, directement intéressées. L’enseignement dispensé en faculté, notamment en sciences humaines, doit s’adapter aux exigences du monde du travail ; mais cette adaptation doit justement servir à valoriser un enseignement théorique qui structure l’esprit. Tout comme l’enseignement – finalement très théorique – des écoles d’ingénieur ou de commerce qui garantissent aux entreprises de futur cadres aux fortes capacités d’abstraction, d’apprentissage et de synthèse. Et ces capacités s’acquièrent tout autant en étudiant les mathématiques qu’en étudiant la philosophie.

L’université est en crise car elle ne sert à personne : snobée par les élites, inutile aux classes populaires, son avenir passe par la constitution d’un ministère d’unité nationale, rassemblant les forces vives de la droite et de la gauche. Un ministère qui ne sépare pas le primaire et le secondaire de l’enseignement supérieur. Car l’éducation est un processus au long court, et l’égalité des chances se joue d’avantage au CP qu’en doctorat. Car contrairement aux idées reçues, la France est le deuxième pays au monde où le milieu social influence le plus le milieu scolaire. La quasi-gratuité et l’absence de sélection à l’entrée ne servent à rien si le produit délivré n’a plus aucune valeur !

2 Comments For This Post

  1. lebarbumasqué Says:

    Simple question sur cet article déjà un peu ancien: est-ce que le coup de la valeur suréminente et à la fois nécessaire n’est pas propre au petit monde de la philo (trop petit nombre de profs de fac par rapport à la foule de thésards) ? Il me semble que dans d’autres disciplines il est encore “naturel” d’être prof de fac sans nécessairement être agrégé, non? C’est juste une question.

  2. lebarbumasqué Says:

    Sinon, une simple remarque: il peut sembler qu’une réforme de fond de tout le modèle de l’université à la française n’a pas de sens et ne pourra vraiment réussir sans repenser et refonder le système discret des prépas. Celles-ci sont là pour former et non pas instruire puisque leur finalité est de réussir un concours précis pour une école précise pour des débouchés précis. Le plan de carrière est présent dès le dépôt de dossier en terminale (peut-être moins en lettres, et encore, il y a le journalisme et tout ce genre de débouchés). Et si l’on veut faire de même à l’université, des petits groupes pour les former à des métiers, introduire dans des réseaux, pourquoi ne pas élargir et rendre davantage public le système des prépas ? Je dis rendre davantage public car il est certain qu’il y a tout de même une certaine reproduction sociale: un fils d’ouvrier ou d’émigré ignore ce système caché, parce que ses parents ne peuvent pas les conseiller, et que les conseillers d’orientation ne leur en parleront jamais (et pourquoi ? parce que les conseillers d’orientation eux-mêmes ne sont pas passés par des prépas, et que ça leur semble réservé à des être supérieurs qu’on ne croise jamais dans la rue). J’ai l’impression que si personne n’a l’air de vouloir toucher aux prépas, c’est pas seulement parce que “c’est la seule chose qui marche en France, on ne va pas tout casser”, mais aussi parce qu’on toucherait à ce club social relativement fermé. Pourtant H4 resterait la meilleure prépa de France s’il le faut, mais le lycée Brassens d’Issoudun aurait lui aussi deux ou trois classes de prépa. Peut-être est-ce trop lourd pour les lycées et pour le recrutement ? Peut-être, mais on est dans l’hypothèse d’une refondation du système. On pourrait s’inspirer de la création des Iufm et du cegep si cher aux cousins quebecois. Bref, les facs pourraient peut-être davantage rester des universités et devenir moins des écoles (et parler de la recherche aura davantage de sens). Si c’est d’écoles qu’a besoin la patrie, que notre bien-aimé président prenne exemple sur notre bien-aimé Napoléon et ses écoles, et il sera le Charlemagne des temps obamiens ! Whoever can !

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