Concert d’unanimité légitime ou réflexe d’adoration du trépassé ?
Philippe Seguin est mort ce jeudi 7 décembre, à l’aube. Une crise cardiaque qui n’étonne pas vraiment, l’homme aimant la bonne chair et la cigarette. Mais c’est aussi un coeur sensible et heurté qui s’est arrêté de battre, incapable de tuer le père quand il le fallait ou de digérer les coups bas dont il était l’objet.
Un homme politique
Une fois n’est pas coutume, nous ne célébrons pas un animal politique, mais bien un homme politique, homme d’Etat, conscient de l’importance et de la valeur de la République et de ses institutions. Pour Philippe Seguin, les querelles partisanes finissaient par ternir la noblesse du pouvoir politique. Inspiré par Mendès et de Gaulle, fils d’institutrice et pupille de la nation, il quitte aujourd’hui la politique par la même porte qu’il y est entré : la Cour des Comptes. Auditeur de seconde classe en 1970 ; Président à partir de 2004. Une fonction qu’il appréciera tout particulièrement, car indépendante de l’exécutif, mais influente sur la politique de Matignon et de l’Elysée.
L’étonnant dans le parcours de Philippe Seguin est son omniprésence médiatique et politique depuis le traité de Maastricht en 1992, alors qu’il ne sera Ministre que deux ans. Cinq ans Président de l’Assemblée Nationale, six ans de la Cour des Comptes, et deux petites années Président du RPR : voilà la « modeste » carrière de celui que les médias et l’ensemble de la classe politique ont déjà placé au niveau de monstre sacré.
Le contraire d’un idéologue
Serviteur de l’Etat, Seguin le fut aussi et surtout de Jacques Chirac, dont il organisa de bout en bout la campagne de 1995 avec le succès qu’on connaît. Alors qu’il s’était, trois ans plus tôt, rapproché de la droite dure et au clan Pasqua parce qu’opposé à Maastricht, il revint à ses premières convictions social-libérales, et offrit à Chirac le thème de la Fracture Sociale.
Alors proche de Guaino, impliqué lui-aussi dans ce tour de magie jouée à Balladur, Seguin aurait pu creuser son filon dans le rôle d’éminence grise. Mais le costume de conseiller lui est vite trop étroit. Grand orateur, il n’est pas un homme de l’ombre, de cabinet. On le disait colérique dans le privé, mais ses interventions médiatiques ou lors de meeting révélaient son talent intellectuel. Une des raisons pour lesquelles il se montra si déférent face à un Mitterrand malade lors d’un débat télévisé avant le référundum de Maastricht. Homme de mots et d’idées, l’étroitesse du débat politique contemporain le renfermait parfois dans une mélancolie tenace, comme s’il s’était trompé d’époque…
Les échecs
Malgré cet esprit brillant, ses échecs politiques furent nombreux et douloureux. D’abord le Oui à Maastricht, et la déception d’avoir perdu Matignon face à Juppé en 1995. Puis l’échec aux municipales en 1999, déçu de n’avoir jamais reçu le soutien du Président et ami de l’époque, Jacques Chirac. Enfin son refus d’intégrer l’UMP en 2002 et son retrait de la vie politique.
Une mise à l’écart qui s’explique sans doute par un étiolement du gaullisme renforcé par la création de l’UMP. Autonome dans sa réflexion politique, Seguin fut pour l’abolition de la peine de Mort en 1981 sans pour autant se sentir en contradiction avec ses idéaux gaullistes. Il disait d’ailleurs aimer De Gaulle parce qu’il « représentait le meilleur de la gauche et le meilleur de la droite. »
Seguin ne réussira jamais à tuer le père. Peut-être parce que le sien mourut un an après sa naissance. Cette incapacité à trahir jusqu’au bout allait de pair avec une compétence pour l’exercice de la chose publique rare et précieuse. Son principal héritier est sans conteste notre premier Ministre François Fillon. En moins chaleureux.
Il aurait du - et vraisemblablement pu - obtenir l’Elysée ; avec sa disparition, le « Grizzli » emporte une conception de la droite et de la Vème République.








